Encore un texte un peu ancien (2002) sur la question des pauvres et des riches. Et si c’était les riches le problème…
J’aime cette façon de retourner la question, on nous présente toujours la victime comme le problème, une façon de cacher les causes qui elles posent vraiment problème…
C’est extrait d’un livre de Jean-Michel Bruyére et Issa Samb « La guerre aux pauvres »
L’enfer subi par des millions de gosses à travers le monde est la conséquence des choix opérés par une politique mondiale surpuissante. Et les ONG, avec les préceptes moraux de leur fameuse « lutte contre la pauvreté », nous font bien rire. La « lutte contre
la pauvreté », parlons-en : il est à présent sur Terre 3 personnes les plus riches qui ‘’possèdent’’ ensemble davantage que 600 000 000 d’autres, les plus pauvres. « Un tel écart impressionne », peut-on lire dans les journaux.[…] La lutte contre la pauvreté est engagée, depuis longtemps. L’on aurait pu choisir de lutter contre les plus riches, ils ne sont que trois. A quelques bons gaillards, la victoire était facile. On a préféré donner la guerre aux pauvres, qui sont six cents millions, et la bataille, forcément, traîne en longueur.[…]
La lutte contre la pauvreté ‘’couvre’’ une myriade d’entreprises vertigineusement variées, de la plus sophistiquée à la plus farfelue: toutes, cependant, échappent à la critique. La lutte contre la
pauvreté est certifiée impeccable, légitime par essence. Sur tous les fronts, la pauvreté constamment progresse, mais il n’est pas permis de douter pour autant des moyens et des capacités de quoi la combat. [..]
Qui se pose cette question : qu’est-ce qu’un pauvre ?
La pauvreté est le manque de quoi la richesse est l’abondance, d’accord. Mais quoi ? Quel est ce quoi manquant ou abondant sur lequel riches et pauvres du monde entier veulent bien s’accorder ?
Parlant de richesse et de pauvreté, les sociétés matérialistes et marchandes qui nous dominent et se propagent n’y comptent pas les valeurs d’ordre intellectuel et spirituel. De ceux d’entre nous qu’elles disent riches et qu’elles placent en haut de leur pyramide, elles ne considèrent la richesse qu’en ce qu’ils accumulent ou ont accumulé des biens matériels et de l’argent, en très grande quantité. Etre riche, c’est avoir beaucoup d’argent, beaucoup de terres, de maisons, de voitures, de bateaux, d’avions, de bijoux, de vêtements. Mais, beaucoup…Combien ?!
[…] Est-on riche dès que l’on possède davantage que notre vie n’a de besoins objectifs ?
Certainement, non. Les besoins vitaux humains ne sont pas grand chose, et posséder plus que pas grand chose n’est pas assez à la richesse. C’est relativement à la fortune d’autrui qu’elle peut se désigner. La richesse, c’est posséder plus que d’autres. Mais ce n’est pas encore suffisant. Il faut encore que tous se soient accordés sur la place que l’on donne à la possession matérielle.
Dans une société dont la majorité des membres se contreficherait d’accumuler des biens, celui qui en aurait fait son but principal ne pourrait être tenu pour riche et passerait seulement pour quelque excentrique collectionneur. Pour que la chose que je possède en grande quantité me fasse riche, il faut que la quantité que j’en ai soit désirée par la majorité des autres qui l’ont en moins ou n’en ont rien. La richesse est la possession d’une quantité de biens
matériels que la majorité n’a pas et qui lui manque.[…]
Degré zéro de l’être social, le pauvre n’est rien, il est seulement là, avec une envie d’être riche. Mais ce sont sa présence et son désir qui stabilisent entièrement la définition de richesse sur
laquelle nos sociétés sont fondées. Pourtant la lutte contre la pauvreté est engagée par la richesse. Les quartiers riches, les pays riches, mènent un combat contre la pauvreté des quartiers, des pays pauvres. Mais comment la richesse peut-elle être ennemie efficace de
la pauvreté ?
Considérant le besoin qu’elle en a pour exister, peut-on la croire lorsqu’elle dit souhaiter la disparition de la pauvreté ? Que peut être la lutte contre la pauvreté imaginée par
des riches alors qu’être riche, idéal de vie sociale, dépend entièrement de la constance d’une capacité à posséder sans partage?[…]
N’est-elle pas plutôt un entretien, un maintien de la pauvreté
dans une position telle qu’elle ne puisse menacer nulle part la
satisfaction que les riches trouvent dans la richesse ? Que peut
vouloir la richesse à la pauvreté si ce n’est, seulement, qu’elle
lui reste supportable ? Qu’elle lui reste, et supportable ? La
richesse ne souhaite pas voir la pauvreté s’échapper par le haut.
Elle craint seulement qu’elle ne s’échappe par le bas, qu’elle
déchoit encore et encore et, s’effondrant, ne déséquilibre
l’organisation entière d’un monde duquel les riches tiennent le
haut.[…]
Au moindre signe avant-coureur d’une déchéance trop grande du pauvre,
le riche s’inquiète, s’affole et se précipite. Mais on aurait tort
d’y voir une quelconque détermination altruiste, la moindre
résolution au partage, un élan humaniste minimum. Celui qui fait le
voyage, celui qui va concrètement vers l’autre, sur le terrain,
celui-là, l’activiste humanitaire, peut-être est sincère. Mais ce
n’est pas lui qui finance son « transport » et son geste. C’est la
richesse qui l’engage et le paie, la richesse qui ne paie jamais que
pour être riche, pour prolonger son enrichissement. Ce qui se fera
sur le terrain est sans importance. Elle en laisse volontiers et
sans remords la responsabilité à ceux qui s’y rendent et coordonnent
comme ils peuvent leurs initiatives. Car il ne s’agit pas
véritablement de combattre efficacement, il s’agit seulement de
montrer que l’on combat. Cette intervention est essentiellement
d’ordre symbolique. Il faut craindre que le pauvre déchu trop bas en
vienne à ne plus croire en la possibilité d’une amélioration de son
état social, c’est-à-dire son possible enrichissement. Le ‘’bon’’
pauvre de notre système est celui qui croit à la richesse, à ses
valeurs, qui l’espère et l’admire, et éprouve continuellement le
désir de tendre vers elle. S’il venait à ne plus y croire, il
risquerait d’inventer d’autres formes et valeurs, établissant un autre système
absolument différent et qui, peut-être, pourrait ridiculiser le
riche et sa volonté maniaque de possession. Lui, le riche qui
connaît de l’intérieur la vanité des possessions et sait combien est
fragile la chimère qui l’a placé si haut, cette hypothèse la
terrorise. Il lui faut donc rester exemplaire : montrer de
l’attention et de la compassion à ceux qui ne parviennent pas à lui
ressembler et faire en sorte qu’ils soient tous bien convaincus que
la responsabilité de l’échec leur revient. Le pauvre doit penser que
s’il n’est pas riche, c’est de sa faute, que son manque
d’intelligence, de compétence, de méthode, de capacités en somme, en
est seule cause. Reste cependant à justifier l’échec permanent du
riche dans son combat contre la pauvreté du pauvre. Pour cela,
l’affirmation des différences culturelles, que chacun est désormais
convaincu de respecter ou de défendre, est une formidable astuce.
Puisque derrière l’inattaquable assertion « les différences
culturelles sont la richesse du monde » se cache cette autre
affreuse et pernicieuse : « les différences d’un peuple à l’autre,
font qu’ils sont plus ou moins aptes à la modernité, c’est-à-dire à
la richesse matérielle. » Les pauvres sont merveilleusement typiques,
mais quand même assez cons…
Une lutte contre la pauvreté serait possible. Pas celle que nous
avons décrite ici et dont le cynisme fait vomir, non, une lutte
véritable. Elle lutterait contre la pauvreté d’un mot, richesse,
auquel a été retranché l’essentiel de son sens. La vraie richesse
humaine, plutôt que dans l’accumulation individuelle ou collective
délirante d’argent et de biens matériels, n’est-elle pas dans une
capacité constante à acquérir et partager de la connaissance, de la
sagesse, des sciences, de l’intelligence, de l’imaginaire, de la
beauté, de la puissance poétique, une haute conscience de l’autre ?
Si tout à coup c’était bien cela la richesse, on verrait qu’elle est
mieux répartie, mieux partagée que ce que l’on croit, comment chacun
en a mais aussi en est un morceau.
Mais ne rêvons pas, aucun changement radical n’est à attendre. La
domination exercée sur le monde par les marchands richissimes est
une formidable puissance que rien ne sait plus arrêter et la
constante critique de leur mondialisation est une ridicule tarte à
la crème jetée sur une organisation sans visage. Nous ne nous
occupons plus que de quelques gosses parmi les milliers que ce
système, absurdement, abandonne. Et nous concentrons nos efforts sur
une utilisation de la création artistique, propre à transformer
durablement le regard porté sur eux. Nous entendons montrer et
affirmer leurs capacités, leur potentiel de richesse, leur
intelligence et leur sensibilité inaltérées, alors qu’ils ont
d’abord été laissés déchets par une société mondiale qui prône la
réussite individuelle et l’enrichissement personnel comme valeurs
essentielles et droits primordiaux. […] les œuvres que notre
association s’attache à diffuser ne mettent pas en avant la misère
du monde, mais la richesse d’un monde d’enfants oubliés, méprisés,
niés avant que d’avoir existé. Une richesse des enfants dont le
destin s’est arrêté le jour même où il a commencé.
Vous pouvez télécharger ici ce texte en pdf
Il y a là aussi une interview de Jean-Michel Bruyère
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